Lysefjord

Traversée de la mer du Nord
28 juillet 2026

Pour la première fois depuis le début de la navigation, tout le monde passe une très bonne nuit, complète et reposante. Car nous sommes ici très abrités du vent, et le bateau n’a pas bougé de la nuit. On s’en rendra d’autant plus compte lorsque nous quitterons notre mouillage et que le vent nous prendra à nouveau très vite.

Comme pour l’arrivée hier, l’équipage est très concentré pour nous faire quitter notre mouillage sans venir taper les rochers devant ou derrière. La crique mesure entre 300 et 400 mètres de diamètre, pour un Belem qui en fait 50 de long. C’est bien suffisant, mais il faut maîtriser sa manœuvre pour ne pas se mettre en danger. Nous partons en saluant les lieux d’un coup de sirène, n’alertant qu’un groupe d’oies bernaches qui s’envolent à ce signal.

Stavanger est la capitale norvégienne du pétrole. Et si les zones industrielles sont peu visibles, on croise néanmoins un signe de la présence de cette industrie dans la baie qui lui fait face. Il s’agit d’une plateforme-grue, montée sur d’immenses pieds flottants, et qui sert habituellement à poser des pipelines sur le fond marin. Par sa taille, ses couleurs ternes et métalliques, elle dénote parmi les îlots plein de nature et de vie qui se trouvent dans cette baie.

Plus loin, on découvre une autre facette de l’économie norvégienne. Une économie tout aussi célèbre si ce n’est plus puisque la Norvège en est le deuxième exportateur mondial. Le saumon. Et en l’occurrence ici, le saumon d’élevage. Plusieurs parcs à saumons sont installés proches du rivage. Certains sont circulaires, avec un simple filet au-dessus. En les observant aux jumelles on peut voir des saumons qui jaillissent hors de l’eau, pour probablement essayer de s’en extraire. Certains autres, plus modernes, ne sont que des énormes sphères dont seul le haut émerge. On pourrait les prendre de prime abord pour des réservoirs de carburant au vu de la tuyauterie qui en sort, mais les inscriptions sur la coque ne laissent pas de doute. C’est bien une matière première à l’intérieur, une matière première vivante et qui n’a pas même la possibilité de voir la lumière du jour durant son passage de plusieurs mois dans cette coque en plastique, pareil à un œuf énorme.

Nous continuons notre chemin et avançons vers des considérations plus heureuses, vers l’entrée du Lysefjord. Un long pont suspendu en garde l’entrée, nous passons en dessous et admirons notre petitesse en ces lieux. Dès l’entrée, les parois des deux côtés tombent à la verticale dans les eaux du fjord. Et comme il est pratiquement rectiligne et que le vent souffle vers son extrémité, nous pouvons goûter au luxe d’y entrer à la voile, en silence.

Tout ici est humide, très loin de la canicule du reste de l’Europe. Il y a des cascades partout où on pose les yeux. La végétation est d’un vert gras qui respire la santé. Et des nuages chargés de pluie viennent lécher le sommet des falaises qui bordent le fjord. Nous sommes ainsi entourés d’eau. Par en dessous avec le bras de mer sur lequel nous naviguons, par les côtés avec l’eau qui ruisselle et cascade sur les parois, et par le dessus avec le couvert nuageux qui menace de tomber sur nous à tout moment. 90% de l’électricité produite en Norvège est d’origine hydraulique. Après quelques heures dans le Lysefjord, il est aisé de le croire.

Certains ferries probablement peu habitués à croiser ici un navire de cette taille nous saluent, et la sirène du Belem leur répond solennellement, ricochant en écho sur les falaises nues toutes proches. Il y a des arbres ou des prairies avec quelques moutons sur les parties les moins abruptes, mais partout ailleurs la falaise tombe à pic. Et devant l’absence de point de repère à échelle humaine, il est difficile de se rendre compte de la taille réelle de ces parois. C’est là que les cartes nous aident : à l’entrée du fjord on est déjà à 600 mètres de haut, et sur la fin on atteint 1000 mètres ! Voilà une distance qu’on a du mal à concevoir sur le plan vertical.

Un grain approche, et nous carguons alors les voiles. Il obscurcit complètement l’horizon, on ne voit plus au loin que d’énormes masses floues. Seules demeurent les deux parois verticales de chaque côté du fjord qui nous guide vers son extrémité.

Il y a très peu de points de mouillage dans les fjords, car les parois sont tout autant verticales sous la surface qu’au-dessus. Il est donc impossible d’y poser une ancre qui risquerait de glisser. Il y a heureusement au fond de celui-ci un éboulis qui l’a comblé en partie, créant un plateau à une vingtaine de mètres sous l’eau, idéal pour « piocher ». Le Mantra (le nom du zodiac) est mis à l’eau pour l’occasion, et participe à la manœuvre en poussant sur l’avant du navire pour nous faire pivoter, comme un propulseur d’étrave, et nous mettre à l’endroit précis où l’ancre doit être lachée.

C’est toute l’expérience du commandant qui nous permet de trouver ce lieu et d’oser y mouiller. Le mouillage est un point délicat, il faut absolument être bien ancré sans quoi pendant la nuit on risque de se retrouver contre les rochers si les conditions changent (vent ou marée par exemple). Lors de la visite de sa cabine en petit groupe, il nous expliquera que ces points de mouillage, celui d’hier comme celui de ce soir ne sont plus enseignés à l’école, qu’ils sortent des protocoles standards actuels, et que son second (de deux fois son cadet) avait émis des doutes. Doutes infondés, puisque vous me lisez.

Quand tout est terminé, nous pouvons à notre tour descendre dans le Mantra pour faire une promenade sur l’eau avec un matelot, se rapprocher des cascades et admirer le Belem de loin dans cet endroit très singulier.

Photos
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