Les contemplations
Le vent a faibli dans la nuit et le ciel s’est découvert. Le soleil perce par endroit et envahit le fond du fjord, éclairant les parois où parfois la roche affleure. Et comme ces parois sont toujours ruisselantes d’eau, le soleil les fait luire avec une rare intensité. C’est un moment de grâce après ces jours plus agités. On se permet même de ranger notre salopette et de ressortir le short, pour la première fois depuis le départ.
Le commandant nous annonce que nous ne quitterons le mouillage qu’à 13 h, au vu de la faible distance à parcourir aujourd’hui. Nous profitons de la matinée pour monter au mât, cette fois-ci sur la dernière vergue — la vergue du cacatois —, et pour visiter la salle des machines.
C’est un moment de détente pour tout le monde, même pour l’équipage et le commandant qui emprunte le zodiac pour faire son tour personnel du bateau et prendre ses propres photos. On le comprend. C’est un endroit d’un calme absolu qu’on ne peut quitter qu’à regret.
Un autre zodiac nous hèle, et l’une des personnes nous dit que ce sont des base-jumpers, et qu’ils vont bientôt sauter du rocher qui se trouve à 980 mètres au-dessus du Belem. Je m’interroge sur la réalité de cette information quand la cloche du déjeuner résonne. Je descends alors en batterie pour manger. Les personnes qui mangent au second service les verront bien sauter.
Si les cuisiniers ont un rôle important à bord, le chef mécanicien aussi. Il passe son temps enfermé dans la chaleur de la salle des machines et les odeurs de combustion pour assurer le confort des passagers et faciliter la course du navire. Sans lui point de propulsion, d’électricité ou d’eau douce pour la toilette. En effet il s’occupe des deux moteurs qui propulsent le bateau, mais aussi de nombreuses autres machines. Les osmoseurs pour transformer l’eau de mer en eau douce pour les salles de bain. Les pompes pour la gestion des eaux usées. Le chauffage et la climatisation. Les générateurs électriques. La plupart des machines sont en double, pour servir de secours en cas de défaillance mais aussi pour permettre un roulement d’entretien. Quand l’une est en maintenance, l’autre assure le service.
Nous levons l’ancre en début d’après-midi et partons en silence, dans le calme et la grandeur qu’impose ce lieu. Hormis un rare épisode hier, nous ne sommes plus à la voile depuis deux jours, l’ambiance à bord est bien différente. Nous sommes beaucoup plus dans la contemplation. Il n’y a plus de manœuvres, plus de réflexions sur les voiles et le vent, plus de quarts de nuit. Le grand roof est devenu un club de lecture et d’échecs, et le spardeck un poste d’observation de la nature.
Notre point de mouillage ce soir se trouve juste en face de la sortie du Lysefjord, dans la baie derrière l’île d’Ådnøy. Et comme les jours précédents, il est important de bien connaître le lieu pour s’assurer que l’endroit est sûr avant de s’y arrêter. Il n’y a à bord qu’un sondeur sous la coque pour connaître la profondeur de l’eau, et pas de sondeur à main transportable. Le commandant trouverait pourtant cela très pratique. Cela permettrait de mettre à l’eau le Mantra et de partir en explorateur pour s’assurer que le point de mouillage envisagé est assez profond pour les 3,60 m de tirant d’eau du Belem.
Alors les matelots se mettent à l’ouvrage, et en bricolent un sur le pont. Un bout et un morceau de métal noué à une extrémité. Puis ils mesurent la longueur totale et font un nœud tous les mètres. Voilà un bête fil à plomb, simple et efficace. Les matelots sont comme des astronautes, capables de gérer tous les problèmes qui se présentent à eux en parfaite autonomie, avec uniquement les ressources dont ils ont à leur disposition. Ils et elles sont d’une intelligence manuelle extraordinaire, passant leur temps à faire l’entretien, à peindre, à bricoler, à recoudre ou à réparer tout ce qui doit l’être. La mer est un milieu hostile, et tout doit être entretenu très régulièrement pour fonctionner correctement.
Nous mouillons donc au centre de cette baie très large, entourée de nombreuses cabanes de pêcheur et autres maisons de vacances. Jusqu’à ce que la nuit se fasse, de nombreux petits canots s’approchent, tournent autour de nous et repartent une fois leur curiosité satisfaite. Le Belem au mouillage est certainement l’attraction locale. À bord de ces embarcations on voit souvent toute la famille d’une blondeur scandinave modèle, et parfois ce sont les enfants seuls qui viennent nous voir en toute autonomie.
Matelot est un terme épicène, bien qu’il existe une alternative avec un e final. Marine, l’une des matelots, nous dit qu’elle préfère la version sans e pour la qualifier, car elle aime le son et le sens de ce mot, puisqu’elle en entend trois mots au lieu d’un : « mate l’eau ».
Après diner, le bosco débarque dans le club de lecture du grand roof et propose un atelier de matelotage. Munis d’un plan sur une feuille A4, nous sommes cinq stagiaires à nous atteler à la confection d’une baderne. Il s’agit d’un vieux bout qu’on vient entrelacer sur lui-même en repassant plusieurs fois par le même chemin. Il en résulte un gros nœud plat très joli, d’environ 50×30 cm dans notre cas, qui peut servir de décoration, de protection pour un élément du gréement ou plus prosaïquement de paillasson. C’est un travail de patience, il nous faudra 1 h 30 pour arriver au bout de notre œuvre. L’entrelacement du bout n’est que la première partie relativement simple de l’exercice. Mais il faut ensuite resserrer les différentes boucles entre-elles pour rendre la baderne compacte et sans interstice.