La barre et la veille

Traversée de la mer du Nord
27 juillet 2026

Dès le réveil, du fond de sa bannette, on ressent un léger tremblement et on entend un ronronnement familier : il ne fait aucun doute que le moteur a été rallumé. Le commandant nous explique qu’un nouveau coup de vent comme celui que nous avons connu la veille est annoncé ce soir à 22 h du côté de Stavanger (notre destination). Il faudrait donc que nous puissions arriver avant pour trouver un mouillage abrité. Or le vent ayant molli nous n’y serions que bien trop tard si nous ne gardions que les voiles. Les quarts de la nuit en ont d’ailleurs affalé quelques unes, tout en gardant celles d’étais pour stabiliser le bateau et éviter qu’il ne roule trop.

Après le repas, en remontant sur le pont, on voit soudain les côtes norvégiennes se découper au loin sur le bas du ciel. Elles sont encore bien loin, d’autant que nous n’allons pas droit vers elles, nous remontons plus au nord encore pour trouver l’entrée de la passe vers Stavanger et ses divers fjords.

Je profite de ces dernières heures de navigation en pleine mer, et reste un long moment à la veille puis à la barre. Ce sont des tâches qui ont pour point commun d’être assez hypnotiques. Il y a peu à faire et en même temps cela requiert une grande part de notre attention, sans pour autant nécessiter un gros travail intellectuel. À la veille, on perd son regard sur l’horizon, à l’affût des dangers potentiels, principalement les autres bateaux qui sont sur des trajectoires de collision. Mais on cherche aussi le balisage maritime, que ce soit les bouées en mer (qui signalent une zone à contourner) ou les constructions à terre qui aident à se repérer (phares ou amers). C’est l’officier de quart qui a la responsabilité de la navigation et qui décide de notre trajectoire. Or comme il ou elle se trouve sur la dunette arrière sans vue dégagée sur ce qui se passe devant, nous sommes ses yeux et lui signalons par talkie-walkie nos observations.

La barre, elle, se trouve justement sur la dunette arrière. Ici l’effet hypnotique vient du fait qu’il faut toujours garder un œil sur le compas qui nous indique notre cap, et corriger sans cesse par des coups de barre d’un côté ou de l’autre. Il s’agit de respecter le cap donné par l’officier, soit 50° (nord-est) en cet après-midi. Pour cela il faut compenser les effets de la dérive due au vent et à la houle. Tenir ferme la barre quand elle devient ardente et profiter des instants au sommet d’une vague pour changer de quelques degrés l’angle de barre, au moment où elle est la plus molle car en partie hors de l’eau. Cela demande de la patience, de l’anticipation, un minimum de repères dans l’espace et un peu de force.

Chaque manœuvre de réglage des voiles est différente en fonction des membres d’équipage présents et de qui dirige le quart. Chacun a des habitudes et des jugements qui lui sont propres, et un matelot fraîchement embarqué peut ne pas avoir encore pris toutes ses marques sur le bateau et avec les autres marins. Mais en plus de ce facteur humain, il y a de très nombreux imprévus. Il y a toujours une poulie qui s’est prise quelque part, une drisse ou une cargue qu’on a oublié de larguer, ou encore une écoute qui claque dans le vent ou qui traîne dans l’eau parce qu’on a oublié de reprendre le mou. Et ce qui devait prendre dix minutes en prend trente. Voilà pourquoi il est toujours bon d’anticiper, de manœuver quand on a le temps plutôt que d’attendre d’avoir vraiment besoin de le faire et de courir ainsi le risque de subir les éléments, en mettant alors en danger le navire et l’équipage.

Nous brassons carré, c’est-à-dire que nous orientons toutes les vergues perpendiculairement à la ligne de foi du navire. Comme nous avons fait la traversée entière bâbord amure, c’est la première fois que nous ajustons l’orientation des vergues. Les mettre ainsi perpendiculaires permet de les positionner de manière centrale et neutre pour le prochaine fois où on aura besoin de hisser les voiles, car nous ne savons pas d’où viendra alors le vent. Mais il y a également une raison moins technique et plus humaine. L’esthétique. C’est une habitude de marin que d’avoir un navire en ordre. Avant tout pour des raisons pratiques et de sécurité, mais il me semble que cela peut s’apparenter aussi à des habitudes plus terriennes comme soigner sa toilette ou son jardin. D’autant plus quand on se trouve sur un bateau qui ne passe pas inaperçu comme le Belem et qu’on se sait observé.

Nous approchons de notre point de mouillage dans une petite crique de l’île de Mosterøy. Tout le monde est sur le pont pour assister à cette arrivée. Le capitaine est à la manœuvre, et presque tout l’équipage est mobilisé et très concentré, à la veille, à la barre et dans le zodiac mis à l’eau pour l’occasion. Il est envoyé en avant pour s’assurer que nous avons la place de passer et qu’il n’y a pas déjà un autre bateau au mouillage.

Après plusieurs jours de haute mer sans avoir de limite, voilà que la terre nous borde et nous encercle dans un petit espace. Nous mouillons à quelques dizaines de mètres du rivage, il n’y a là que des moutons et les habitants de quelques fermes sûrement étonnés de voir arriver dans « leur » baie un trois-mâts de 50 mètres. Certains curieux rangent leur voiture sur le bas-côté de la route qui longe la crique pour nous photographier. Leur voiture. Quelle chose étrange que ces boîtes là pour qui vient de passer plusieurs jours au grand air. On n’oublie pas la terre, les collines, les falaises, les arbres et les champs, mais on oublie les voitures. Et on oublie aussi l’odeur de la terre qui nous revient à présent en plein visage.

Les traits tirés par le soleil et les embruns, fatigué et repu du dîner, la fin de journée est sifflée à 21 h 30. Au lit.

Photos
(cliquez pour agrandir)