La peur
Nous sommes réveillés par un matelot quinze minutes avant minuit, et nous nous préparons en silence pour aller prendre notre quart et relayer ceux qui ne sont pas encore allés dormir.
Dehors, la nuit est déjà complète, nous ne sommes pas assez au nord pour voir encore des lueurs de jour en cette fin juillet. La lune se couche, sa lumière et les quelques nuages que nous avons masquent malheureusement la plupart des étoiles.
Le quart est des plus calmes, en pleine mer loin des axes de circulation il n’y a rien à voir à la veille. Nous carguons les cacatois en début de quart puis les hissons à la fin quand le vent revient. Quand nous ne sommes pas à la barre ou à la veille, nous sommes « en dispo », prêts à manœuvrer si besoin, et patientons dans le petit roof avec un thé pour nous réchauffer. Puis nous filons nous coucher à 4 h, pour profiter des quelques heures de sommeil qu’il nous reste avant le petit-déjeuner.
Nous avons bien avancé hier et cette nuit, nous ne sommes déjà plus qu’à 210 milles de notre destination. Comme à son habitude, le commandant nous demande si nous avons bien dormi cette nuit, et ce matin un grondement négatif s’élève des stagiaires. C’est que les conditions se sont un peu durcies, avec la mise en place des quarts, le froid, l’état de la mer et la fatigue cumulée depuis le départ.
Le vent a fraîchi dans la seconde partie de la nuit, nous avons ce matin 26 nœuds avec des rafales à 32. Le bateau gîte pas mal et nous affalons les voiles d'étai afin de redresser un peu le navire au prix d’une augmentation du roulis. La mer est formée avec une houle assez courte et des creux de 2 à 3 mètres. Le gaillard d’avant est interdit aux stagiaires, ainsi que la coursive au vent, il faut être prudent dans les déplacements.
La bannette semble alors le lieu propice pour se reposer et éviter le mal de mer en restant dans une position couchée. Mais en réalité cela apporte un effet peut-être plus indésirable encore que le mal de mer. La peur. Dans la bannette, le roulis est encore plus impressionnant. Il n’y a pas de ligne d’horizon dont on pourrait se servir comme référence. On ne peut se fier qu’à notre sens de l’équilibre pour juger de l’angle de gîte qui n’est jamais le même d’une vague à l’autre. Et à chaque fois que le bateau roule sur son tribord on se demande jusqu’où il descendra. Une sensation de chute nous envahit jusqu’à ce que les éléments retrouvent un équilibre et le bateau une assise, nous ramenant sur son autre bord. Sans avoir de vue sur l’extérieur, sur cette mer creuse et agitée, sans pouvoir anticiper ce qui va nous tomber sur la tête, on est livré à son imagination. Et quand des bris de glace se font entendre après un creux particulièrement profond, on se demande si la fin est venue.
Il n’en est rien, ce n’est qu’un peu de casse, un pot de fleurs et un cadre pendu dans le petit roof. Les stagiaires restés dehors durant cette période nous raconteront avoir été à cinq par moment sur la barre pour maintenir le cap et lutter contre la force du vent et de la mer qui poussaient au lof, tandis que le bateau se trouvait dans des vagues de 4 à 5 mètres. Ce n’est pas grand-chose pour le Belem qui navigue depuis plus d’un siècle sans incident, et a probablement croisé nombre de mers plus agitées que celle-ci. Ce n’est pas mon cas.
La situation s’est un peu arrangée depuis, mais nous avons toujours un bon vent. Le bateau file à 10 nœuds, ce qui est proche de son maximum et qui est une vitesse rarement atteinte. Le Belem est un navire initialement construit pour le transport de marchandises, la vitesse n’a donc jamais été dans sa nature. Et de plus il a subi diverses modifications au cours de sa vie qui l’ont contraint à être encore moins rapide : une voilure moins important lui a fait perdre de la propulsion et l’installation des moteurs l’a rendu plus lourd et a créé de la traînée au niveau des hélices.
Au repas du midi, comme la longue table se trouve dans le sens longitudinal du bateau et que nous avons encore une bonne gîte, ceux qui se trouvent côté tribord doivent manger avec les abdominaux contractés pour ne pas tomber en arrière. Et le service devient lui aussi un exercice périlleux. En effet les cuisines sont sur le pont principal et la batterie où l’on mange se trouve au niveau inférieur. Il s’agit donc d’emprunter la coursive puis une descente en ayant les mains occupées par les plats qu’attendent trente personnes affamées, en n’ayant que les jambes pour se stabiliser dans le roulis constant. Heureusement les matelots prêtent leur expérience et leur sens de l’équilibre pour remplacer les stagiaires dans ces passages délicats.
J’ai souvenir d’un vainqueur du Vendée Globe qui parlait de sa tanière de sanglier pour désigner l’intérieur de son bateau quand il traversait des périodes difficiles, et qu’il apparaissait en interview dépeigné avec derrière lui un désordre complet. C’est un souvenir qui prend aujourd’hui tout son sens. Après trois jours de mer dont un assez difficile, l’apparence est déjà le cadet de nos soucis. La priorité revient à des besoins plus prosaïques : manger, dormir, ne pas être malade, sécher ses vêtements mouillés.
En fin d’après-midi, nous retrouvons un peu de la douceur de la veille, avec un pâle soleil et une mer plus plate. Et nous pouvons à nouveau nous adonner à l’un des passe-temps universels en mer : l’observation de l’horizon. Nous sommes entrés dans une zone d’exploitation pétrolière, et plusieurs plateformes se dessinent au loin. Ce sont d’énormes structures de métal montées sur de longues pattes, qui émergent de la brume, offrant une vision un peu floue telle un mirage dans le désert. Chacune a sa forme et son style. Certaines sont doubles avec une passerelle pour joindre les diverses parties. Ce sont des images qui semblent un peu irréelles, tirées d’un film de science-fiction. Elles sont à des milles ou des dizaines de milles de nous, il est difficile d’estimer leur taille à cette distance.
Nouveau quart ce soir, de 20 h à minuit, le deuxième de la journée après celui de la nuit dernière. Et quand vient la troisième heure, que nous passons à la veille, il devient difficile de rester éveillé dans l’ennui complet de la pleine mer après une journée bien remplie.