L'air marin
Le quart était facultatif cette nuit car nous n’étions pas sous voiles. La plupart des stagiaires ont opté pour la nuit de sommeil, pour se préserver pour ces prochains jours.
Après le petit-déjeuner, chacun à son rythme nous quittons l’espace confiné de la batterie et pointons le nez dehors. C’est un plaisir que d’y trouver un soleil déjà bien haut et lumineux. Mais c’est aussi une surprise que de voir au loin sur l’horizon quelques plateformes gazières.
Nous avons effectué 150 milles au moteur hier, plein nord avec un peu d’ouest. Nous sommes donc probablement sur les mêmes latitudes que Leeds ou Manchester, sans pour autant voir la côte anglaise.
Après le mot du commandant (il s’adresse à tout le monde chaque matin pour nous expliquer ce qu’il s’est passé hier et quel sera le programme aujourd’hui), place au poste de propreté. Un balai-brosse dans une main, un seau dans l’autre, nous nous répartissons pour laver le pont à grandes eaux. Pendant ce temps d’autres s’occupent de l’intérieur, du petit et du grand roof, des batteries et des sanitaires. C’est là un rituel qui revient chaque jour, qui est nécessaire pour la vie des 61 personnes à bord mais aussi pour la bonne marche du bateau.
Ce matin la mer est calme et le vent très faible. L’esprit est à la détente, le club de lecture prend ses aises à l’extérieur, et le soleil frappe les malheureux qui s’endorment sur le spardeck en oubliant la crème solaire. Nous profitons de ce temps propice pour monter dans la mâture, jusqu’à la première vergue. Les stagiaires qui montent sont emmousquetonnés le long du mât puis sur la vergue. Les matelots, eux, ne le sont pas pour aller plus vite, sauf sur les vergues. En effet sur les vergues quand ils ferlent ou dérabantent les voiles, ils ont besoin de leurs mains et n’ont plus alors que leurs pieds en contact avec le bateau.
Nous croisons à nouveau des champs d’éoliennes, et suivons un chenal qui se trouve entre deux de ces champs. L’un est en construction, et seules les bases jaunes des futures éoliennes émergent de l’eau et présagent ce qu’il sera bientôt. Par gros temps il ne doit pas être aisé de les repérer, d’autant que le chenal que nous suivons ne fait que quelques miles de large.
Avec ses vents assez constants et surtout sa faible profondeur qui permet de construire des fondations sur le plancher océanique, la mer du Nord offre des conditions très avantageuses pour l’éolien marin. Si bien que des prévisions estiment que 11 % de sa surface sera couverte d’éoliennes offshore d’ici 2050, et que des îles artificielles seront créées pour centraliser la connexion avec les réseaux électriques continentaux.
Carte des champs d’éoliennes déjà implantés ainsi que de tous ceux à l’étude. (Source)
Dans l’après-midi, bien que le vent ne soit encore que très faible nous hissons quand même quelques voiles pour former les stagiaires à ces manœuvres et ainsi être opérationnels quand le vent forcira ce soir. Tout le monde est excité et désireux de tirer sur le premier bout qui passe pour participer.
À hisser ! Petit hunier, grand hunier, petit hunier volant, grand hunier volant, misaine, grand-voile.
Liste des voiles du Belem avec leur nom.
Aux heures de repas (il y a deux services le midi et deux services le soir), tout le monde a faim. L’air marin et l’activité physique demandent bien plus de ressources qu’une journée calme à terre. Il arrive qu’il y ait une petite tension quand ceux en début de table se servent généreusement, que les plats passent de main en main jusqu’à l’autre bout, et qu’en fin de table les portions se trouvent être bien plus petites. Malgré les quantités importantes au départ, il y a peu de restes et nombreux sont ceux qui guettent les éventuels rabs.
Un équipage qui a faim est un équipage grognon. Un équipage grognon est un équipage qui manœuvre moins bien. Voilà pourquoi les cuisiniers ont probablement l’un des rôles les plus importants à bord.
Nous mangeons ce soir au premier service de 19 h, car nous sommes de quart entre minuit et 4 h, de son petit nom le zérac (0 à 4). Nous nous couchons avec mes camarades de tiers alors que dans la batterie résonnent les couverts et les discussions du second service de dîner.