Communauté isolée
Les memorials benches, ces bancs installés en mémoire d’un défunt — humain ou animal — sont très nombreux au Royaume-Uni. Et Sark ne déroge pas à la tradition. On en trouve partout le long des sentiers, ce sont autant d’appels à la lenteur et à la contemplation. Là où nous aurions aperçu un paysage qu’un bref instant au long de notre marche, voilà qu’on s’assoit face à lui et qu’on le laisse s’imprégner en nous.
S’ouvre à moi sur la gauche un rocher couvert d’une végétation très basse, le maquis maritime de ces îles. Ses pieds tombent abruptement dans la mer. Devant moi, juste à côté du banc passe le sentier par lequel je suis venu pour atteindre le promontoire sur lequel je me trouve à présent, voisin de celui de gauche que sépare un petit cours d’eau. La falaise est là, à quelques mètres, on la devine à la végétation qui plonge vers la mer. Tout en bas se trouve l’une des seules plages de l’île sur laquelle je me trouvais tout à l’heure, Dixcart beach. Je ne la vois pas d’ici, je suis à plusieurs dizaines de mètres au-dessus d’elle, mais j’entends simplement le flux et le reflux de la mer sur son sable. Sur la droite un rocher similaire s’avance vers l’eau pour former cette petite baie. Et plus loin à droite on distingue Little Sark, la péninsule sud de l’île qui se dresse entourée de quelques récifs isolés. Le vent a faibli depuis hier, la mer n’est plus blanche comme elle l’était mais d’un calme reposant. Au loin on distingue les côtes de Jersey. Le soleil est proche du zénith et apporte toute sa chaleur et sa limpidité, qu’un filet d’air rend délicieux. La mer s’étend, vaste et luisante.
Et pour ajouter à ces paisibles paysages, je suis parfaitement seul, je n’ai croisé personne depuis que j’ai quitté The avenue. Je continue de découvrir et de m’émerveiller de ces rues sans panneau de signalisation, qui parfois continuent à travers champ, non comme des sentiers de randonnée mais comme des chemins de traverse. Mais aussi de ces habitants qui se déplacent en vélo, à pied, en tracteur ou pour les personnes âgées en petits chariots motorisés qu’on imagine plutôt aux USA. The avenue est la rue principale, avec la banque, un restaurant et quelques commerces dont notamment le bureau de poste qui à vrai dire est plus une épicerie qui vend de tout. Des cartes de randonnées aux poêles à frire. Du sécateur aux rouleaux de scotch. Sans oublier des timbres.
Jusqu’en 2008, cette île était sous un régime semi-féodal avec un seigneur pour dirigeant. Et finalement quand on se promène sur l’île, cela ne surprend qu’à moitié. Tout le monde se dit bonjour, vient récupérer au restaurant son plat qu’il a l’habitude de commander. La survenue des guerres dans le monde, les questionnements liés à l’IA, le dérèglement climatique, rien ne semble avoir de prise sur cette communauté. D’une certaine façon cela fait aussi penser au Truman show, tout du moins à son île. L’extérieur est lointain et inaccessible. Sark est un plateau à 100m d’altitude, la mer est présente tout autour mais très peu visible. L’horizon est dégagé mais vide. De là naît un vrai sentiment d’isolement, différent de celui qu’on pourrait ressentir si on était au niveau de la mer. Même les Allemands qui avaient surprotégé Guernesey n’ont pas jugé nécessaire de construire des fortifications sur Sark, ou si peu.
Comme sur Guernesey, l’intérieur des terres est très vert et fleuri. Il en est ainsi des jardins et des bas-côtés des rues. Il n’y a pas de désherbage, juste l’entretien de quelques sentiers. La nature est à son aise.