La côte sud

Îles Anglo-Normandes
18 avril 2026

Parcours : Pleinmont - Saint-Pierre-Port
Distance : 25.5 km (D+ 1489m, D- 1457m)

J’ai cédé. J’ai commandé des œufs. J’ai commandé du salé pour le petit-déjeuner. Dieu ait pitié de mon âme. Pardonnez ma grandiloquence, je suis encore tout imprégné des cas de conscience soulevés par Jean Valjean que j’ai lu juste avant de me lever. C’est que tout le personnel parle français dans cet hôtel, m’invite au buffet puis me demande ce que je souhaite comme plat chaud. Des œufs brouillés ont été la seule chose que j’ai été en mesure de dire, perdu dans l’immensité de la carte qui m’était proposée, encore incapable de m’imaginer manger du fromage, des saucisses ou des avocats si bonne heure. Me voilà donc avec un brunch alors que j’avais la volonté de partir tôt ce matin, cette étape étant la plus longue de mon tour de l’île.

Comme on l’a vu ces derniers jours, les côtes que j’ai suivies sont protégées par de nombreux récifs. La côte sud, que je vais suivre aujourd’hui est protégée quant à elle par ses falaises et son relief abrupt. Le cliff path n’est pas sur un plateau, et il n’avance pas en ligne droite. Il est très cabossé et tributaire des cours d’eau qui ont façonné le paysage. On passe son temps à monter et à descendre beaucoup de marches, mais cela en vaut l’effort. “It worth the trek” comme m’a dit un promeneur me voyant assis sur un banc, mon gros sac à dos à côté de moi, perdu dans la contemplation de la mer.

Nous sommes aujourd’hui samedi, et je croise un peu plus de monde. Même si je n’ai pas de chien pour m’accompagner (au contraire de la plupart des locaux que je croise), j’essaye de me faire aux mœurs locales. Les personnes d’un certain âge sont plus volubiles que les plus jeunes, et me saluent par des “Good morning” ou des “Lovely day”, tandis que les plus jeunes optent généralement pour un simple “Hello”. Mais il y a bien sûr des exceptions, et c’est un jeu que d’imaginer ce que sera l’échange quand quelqu’un apparaît en face de nous sur le sentier.

Cette côte sud est de loin ma préférée. Je suis content d’avoir choisi ce sens pour faire le tour de l’île. En gardant le meilleur pour la fin, et l’étape la plus dure juste avant de pouvoir me reposer un peu. On est beaucoup plus en immersion dans la nature que ces derniers jours, loin des routes et des habitations. Avec ce soleil éblouissant, on distingue énormément de détails dans les rochers, et les couleurs ressortent avec beaucoup de vivacité. La variété de verts grâce à la végétation qui pousse au sommet et par endroit sur les pentes. Les lichens avec leurs tons jaunes-oranges qui poussent en-dessous sur les rochers, la roche claire qui n’est jamais exposée à l’eau, puis la roche noire qui à marée haute est submergée. Et puis l’eau bleue aux nuances turquoise par endroit. Il est des peintres comme Auguste Renoir qui ont fait de cette côte le sujet de quelques unes de leurs œuvres. On comprend pourquoi. C’est grandiose. Non par la taille, mais par la beauté.

Sur la deuxième partie, les falaises sont plus basses et s’ouvrent par endroit sur des baies, au fond desquelles se trouvent des plages. Certaines accessibles via des escaliers de plusieurs centaines de marches, d’autres par une route étroite qui descend au centre de la petite vallée. C’est là que je croise un vieux van Volkswagen blanc avec des mariés sur la banquette arrière, et probablement un témoin au volant. Il n’y a pas d’autre procession, ils semblent être partis faire l’école buissonnière dès le premier jour. La route n’est pas assez large pour qu’on puisse se croiser, je me range et les laisse passer, avant de repartir empli de la légèreté et de la joie qu’ils dégageaient et qu’ils ont semés derrière eux.

Après avoir rejoint la pointe sud-est, je remonte vers le nord, et quand une trouée se fait dans la forêt qui borde ici la côte, j’aperçois Saint-Pierre-Port. Mon point de départ et mon point d’arrivée. Je peux maintenant l’affirmer à la lueur de mon expérience : Guernesey est une île. Et cette côte sud en est la partie la plus jolie.

Mon hôtel est tout au nord, sur les hauteurs de la ville. Il me reste un dernier effort avant de conclure par une douche cette longue mais belle journée. D’ailleurs je ne m’habitue toujours pas à ces hôtels trois étoiles, où la réceptionniste vous guide jusqu’à la chambre et ouvre la porte pour vous, où le journal du jour vous attend sur le lit, où le nombre d’oreillers sur le lit n’a d’égal que le nombre de serviettes dans la salle de bain (quand ce n’est pas un peignoir). Quant au restaurant, on vous donne du Monsieur quand vous arrivez, on passe régulièrement vous demander si tout va bien. Un pot de beurre de Guernesey (d’un jaune intense) vous attend sur la table avant que vous n’arriviez.

Pourquoi ces hôtels relativement luxueux sont-ils la norme ici et n’y a-t-il pas d’alternative d’un standard moins élevé ? Je n’ai que des hypothèses et aucune certitude. Il n’y a ni TVA, ni impôts sur les sociétés à Guernesey. Cela permet peut-être d’offrir une meilleure rentabilité et de proposer des prix plus attractifs ?

Photos
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