Les récifs de l'est, du nord et de l'ouest

Îles Anglo-Normandes
17 avril 2026

Parcours : Cobo - Pleinmont
Distance : 17.2 km (D+ 262m, D- 243m)

Il me semble que le petit-déjeuner est le repas quotidien qui à travers toutes les cultures occidentales offre le plus de diversité. Celui qui résiste le plus à la standardisation. À la table voisine, une dame coupe son croissant pour y tartiner du beurre et du miel, puis va chercher un ensemble de fruits d’été (melon, pastèque) recouvert d’une énorme cuillerée de fromage blanc, avant que le serveur ne lui amène deux œufs pochés sur un toast accompagnés de ketchup. Sur la table là-bas, on mange des viennoiseries semblables à des chaussons aux pommes suivis d’avocado toast et d’œufs brouillés.

Je continue aujourd’hui mon périple en descendant la côte ouest. Je suis la côte directement sur la plage, non par excès de zèle dans mon entreprise de tour de Guernesey, mais par souci de sécurité. La route juste au-dessus présente quelques sections sans aucun trottoir ni accotement. Ajouté à cela la circulation à gauche, et il faut un effort conscient pour anticiper et comprendre de quel côté de la route marcher et quand traverser pour éviter le danger.

Si je progresse ainsi plus lentement, cela me laisse aussi tout loisir d’observer la faune et la flore de l’ estran. Et je ne suis pas le seul, je croise de nombreux pêcheurs à pied qui s’en vont en cuissardes chercher fortune sur cette immense zone abandonnée par la mer. La pente y est très faible et la mer se retire très loin, si bien que j’aperçois des silhouettes proches de l’eau à quelques centaines de mètres de moi.

Dans les trous d’eau abandonnés par la mer, des bernard-l’hermite se déplacent et se grimpent les uns sur les autres. Quelques anémones, la plupart fermées, attendent probablement le retour de la mer pour se rouvrir. Je suis sur le point d’arrêter mes observations quand mon œil est accroché par un mouvement. Quelque chose qui ne devrait pas bouger vient de faire un mouvement. Cette ombre noirâtre, informe, ensevelie sous les algues, ce n’est pas une pierre, mais un lièvre de mer qui paît sereinement dans le trou d’eau dans lequel il a été piégé par la marée. D’une dizaine de centimètres de long, il se déplace avec ses nageoires placées tout autour de son corps, comme une robe à froufrou. Sur l’avant, deux tentacules-antennes se dressent comme des oreilles, ce qui lui vaut son nom vernaculaire. Je le laisse brouter ses algues sans plus le déranger, et poursuis mon chemin.

Un cycle complet de la marée dure en cette période 12h10, si bien que d’un jour sur l’autre les heures de marée haute et de marée basse ne se trouvent avancées que de 20 minutes. Je n’ai donc pas fini de voir la basse mer au milieu de la journée et la pleine mer le soir. Cela conditionne fortement ce que je vois et ressens en regardant ces paysages et en déambulant à travers eux. Quelle aurait été mon expérience avec une mer bien plus proche de moi toute la journée, n’étant au loin que le soir ? Car ici comme sur les côtes normandes le marnage est très important, à cause de la géographie des lieux. Nous sommes notamment sur un plateau assez peu profond, Guernesey était relié au continent il y a encore 10000 ans. Une telle différence entre la basse et la pleine mer découvre de nombreuses terres et repousse le trait de côte à des centaines de mètres vers le large. Les offices de tourisme de Jersey annoncent que leur île double de taille à marée basse. Cela semble un peu exagéré, mais à la vue d’une carte marine on se rend bien compte de cette superficie qui augmente. Cette zone découverte par la marée — l’estran — est en vert ci-dessous.

Guernsey

Jersey

Ces gains de terres sont légèrement moins importants sur Guernesey, mais à échelle humaine on note déjà bien ces changements. Il y a par exemple une île, Lihou, qu’on peut rejoindre à pieds à marée basse. C’est une île maréale.

L’étape est courte aujourd’hui, et je prends le temps en chemin de visiter un modeste musée installé dans la tour d’un ancien fort côtier. L’employée, une dame d’un certain âge, tient seule ce musée aussi petit que désert. Assise sur un banc à l’intérieur du fort, au soleil, elle joue du ukulélé. Ma venue l’a interrompue dans ses gammes solitaires, et elle est aussi surprise de ma présence que moi par la sienne. Je suis ému de cette brève rencontre. D’avoir ainsi surpris quelqu’un dans sa solitude et son ennui. Dans ces instants intimes d’abandon, empreints d’une certaine mélancolie.

Le musée retrace les différents naufrages qui ont eu lieu au large de l’île. Et ils sont nombreux. Un par an sur toute la première moitié du 19ème siècle, avant la construction d’un phare. Il y a plusieurs images douloureuses prises depuis les navires en perdition. Âme sensible s’abstenir. Trop tard. La dernière et la plus impressionnante date de février 1978, quand une plateforme de forage pétrolier en route pour le Brésil, prise avec son remorqueur dans des vents de force 12 (un ouragan) s’est échouée sur les rochers de Grandes Rocques où je suis passé hier.

Orion

Sur les hauteurs, derrière mon hôtel, je tombe par hasard sur un sous-bois rempli de jacinthes des bois. Il y en a de toutes parts, elles recouvrent la pente sous les arbres sur des dizaines de mètres. Ici des violettes, par là-bas des blanches. Avec le soleil qui baisse et qui les éclaire à contre-jour, se dégage de cet endroit une atmosphère féerique que les photos auront bien du mal à restituer. Où que l’on regarde on ne voit que ce tapis de clochettes sous ces grands arbres espacés, et je quitte cet endroit à regret.

Jersey est surnommée l’île aux fleurs. Quand je vois la quantité et la variété ici sur Guernesey entre hier et aujourd’hui, cela place la barre très haut pour Jersey dans une semaine.

Hormis les fleurs, j’ai aussi vu sur mon chemin ces derniers jours plusieurs petits étals en bois, couverts, placés dans l’espace public devant des habitations. C’est là un moyen pour les habitants de faire du commerce de détail, et d’écouler une production artisanale. On trouve divers types de produits. Des œufs, des plants de tomates, de la confiture, des cartes postales faites à la main, des bûchettes pour allumer le feu, etc. Les tarifs sont affichés sur un écriteau ou plus discrètement à l’intérieur de l’étal, et on trouve juste à côté une caisse ou une boîte aux lettres pour procéder au règlement. Tout est en accès libre, et fonctionne par la confiance que chacun place dans les autres.

Photos
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