Ruette tranquille

Îles Anglo-Normandes
16 avril 2026

Parcours : Saint-Pierre-Port - Cobo
Distance : 23.5 km (D+ 171m, D- 170m)

Au petit-déjeuner, je me retrouve à la même table que la veille au soir, à ne savoir quoi choisir comme main course, le buffet me suffisant largement. Question qui ne semble pas avoir préoccupé mes voisins qui déjà mangent leurs œufs brouillés et leur saumon fumé en se servant d’un croissant comme pain.

La côte au nord-est de Saint-Pierre-Port est assez industrielle, et ce n’est certainement pas la partie la plus attrayante de mon parcours. Mais comme j’ai fait le choix de faire le tour de l’île, il n’y a pas de raccourci possible. Tâchons de procéder avec rigueur pour s’assurer du caractère insulaire de Guernesey, sans quoi les faits disparaissent et ne sont plus que des opinions.

Bordeaux est le premier village qu’on rencontre après cette partie industrielle, et c’est de là que part la ruette tranquille, qui est un nom récurrent ici pour désigner le chemin côtier. Il nous mène vers le port de Beaucette. Il s’agit d’une ancienne carrière, dans laquelle on a ouvert à coups de dynamite une mince passe de quelques mètres de large pour communiquer avec la mer. Cela crée un havre complètement isolé de la mer et pourtant tout proche de celle-ci, avec des parois verticales de plusieurs mètres de haut, si bien qu’en arrivant de la terre on se trouve en surplomb des bateaux qui y sont amarrés.

Il y a tout au long de la côte de nombreux ouvrages militaires défensifs, des forts et des tours construites par les Britanniques du temps des guerres napoléoniennes, et des bunkers allemands datant de la seconde guerre mondiale. Les seconds étant d’ailleurs par endroit construits par-dessus ou en renforçant les premiers. Je ne suis probablement qu’un piètre stratège militaire et/ou un mauvais marin, mais tout cela me semble assez inutile. En effet il suffit de regarder vers le large pour constater à quel point la côte est déjà défendue naturellement. À quelques encablures de là se trouvent des centaines de récifs qui jalonnent les lieux. Parfois isolés, souvent en essaim. Et quand ils ne sont pas affleurants, on distingue néanmoins des remous et la mer qui blanchit, laissant deviner quelques brisants à peine immergés et qui sont bien pire pour l’imagination que les récifs que l’on voit et dont on peut mesurer le danger. Cela est déjà une vision assez effrayante depuis la terre, alors il faut être un marin bien téméraire pour tenter une attaque en traçant son chemin dans un tel dédale. Les dents de ces récifs me semblent bien plus dissuasives que les coups de canon.

Les criques s’enchaînent et se ressemblent : une longue plage courbe entourée de part et d’autre de quelques éperons rocheux. Je me demande à chacun d’eux si je suis bientôt arrivé. Je sais que mon hôtel du soir se trouve après un lieu dénommé Grandes Rocques, vestige probable du vieux français. Alors lorsque l’un de ces éperons est bien plus haut et notable que les autres, je fais confiance à la toponymie pour en conclure que je suis en vue de ma destination.

Le français, langue officielle il y a encore un siècle, se retrouve encore dans le nom des lieux et des rues, accompagnés parfois d’un nom anglais. Par exemple Guernesey est le nom en français, il perd un e en anglais : Guernsey (prononcer Geuuurnzi). De même avec St Peter Port et Saint-Pierre-Port. À côté de ces noms officiels, on retrouve aussi des noms sur la plupart des maisons individuelles ou des hôtels particuliers. Vestige d’un temps ancien ou coquetterie moderne, ces noms pour la majorité sont à consonance française. À consonance seulement, car leur signification prête parfois à sourire pour qui comprend le français moderne. Voici quelques exemples : Havre de paix, La colline, Maison de haut, Vue de bot, Bon accord, Bijou de la mer, Chanson de la mer, Avant la mer, La haute banque, Beau geste, Le clos gentil, La maison du miel, La croûte du bas, Oreille de mer.

Je croise tous ces noms en sortant avant de dîner pour me promener à l’intérieur des terres. Les jardins devant chaque cottage sont parfaitement entretenus et florissants, et la nature n’est pas en reste sur les différentes murettes qui bordent la route. Cet arrière-pays m’apparaît luxuriant de vert. Le bruit de la mer n’est plus, bien qu’on soit toujours à quelques centaines de mètres d’elle, car les arbres et les oiseaux changent complètement l’ambiance. Et cela est très apaisant après une journée en compagnie de la mer. D’autant qu’avec le soir vient la marée haute. Et avec la marée haute l’eau monte de près de 8m, vient recouvrir les plages, lécher le bas de la digue qui protège la route puis lancer ses vagues les plus hautes par-dessus cette digue, sur les voitures et les passants. La rumeur de la mer le jour devient grondement le soir, et on a l’oppressante sensation de se faire engloutir par cette eau qui monte et qui vient se fracasser sur les rochers.

Le soleil réapparaît un bref instant, quittant la couche de nuage à l’horizon pour plonger dans la mer. Après une journée de marche et sans ce soleil protecteur, il n’est plus temps que de rejoindre son lit.

Photos
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