Des gares et des trains

Andalousie
19 octobre 2023

Parcours : Almería - València
Distance : 483km

En quittant Almería, je vois défiler le même paysage que hier, en sens inverse. Des serres collées les unes aux autres, puis de plus en plus éparses, puis l’autoroute serpente à travers les montagnes et s’élève. La mer disparaît derrière ce désert montagneux. Puis arrive Murcie où il me faut rendre la voiture et sauter dans un train. Quitter la liberté absolue de tracer sa propre route pour celle de s’abandonner au chemin déjà tracé, et goûter au repos que procure cet abandon. Je profite du désert pour récupérer quelques heures de sommeil (ou prendre de l’avance car dormir dans une auberge à Barcelone n’est pas toujours chose aisée).

Je m’amuse aussi des noms des gares, qui comme le nom des villes à un pouvoir d’évocation assez fort. Enfin pour celles qui ont su garder le nom d’origine et résiste à l’harmonisation.

Alicante Terminal
Murcia del Carmen
Madrid Puerta Atocha
Barcelona Sants
London Saint-Pancras
Marseille-Saint-Charles
Torino Porta Susa
Bruxelles-Midi
Edinburgh Waverley
Paris Gare de Lyon

Car même sans y être allé, qui voyage a déjà lu ou entendu ces noms, et vus des trains partir ou arriver de ces gares. Ouvrant la porte vers un ailleurs à portée de wagons.

En revanche les gares nouvelles et plus anonymes n’échappent pas elles au renommage et sont les outils marketings de régions en mal de visiteurs. Leur nom sonne beaucoup plus creux.

Valence TGV Rhône-Alpes Sud
Nîmes-Pont-du-Gard
Montpellier-Sud-de-France

Mon auberge ce soir se trouve justement dans les locaux même de la gare de Valence. Je suppose qu’il s’agit d’anciens entrepôts désaffectés suite à la baisse du trafic ferroviaire de marchandises, et réhabilités en logement. Et cette auberge flambant neuf s’est dotée d’un nouveau système d’enregistrement. Il est nécessaire de télécharger une app pour rentrer ses informations personnelles et son matricule avant l’arrivée sur place. App qui ne fonctionne pas correctement et il faut s’y prendre à plusieurs reprises pour terminer l’enregistrement.
Cela me rappelle à quel point nous sommes devenus travailleurs sans le vouloir. Car ce travail administratif est normalement dévolu à l’hôte qui nous accueille. Mais on supprime les postes des personnes habituellement chargées de ces tâches là, et par la magie de la technologie c’est à nous travailleurs de nous en acquitter. Dans cette course au prix le moins cher et au tourisme accessible à tous, nous ne payons plus uniquement en argent, mais également en temps. Cela peut paraître indolore, et pourtant il me semble important d’en avoir conscience. Je n’ai pas réservé cette auberge à Valence pour 27€, mais j’ai payé 27€ et 20 minutes de mon temps.

Je poursuis le hasard dans les rues et les jardins valenciens. Le spectacle d’une colonie de perroquets en train de se nourrir des fleurs d’arbres bouteilles semble être complètement banal ici. Je les observe un temps, il me semble d’une voracité folle, passant d’une branche à l’autre et arrachant avec la dextérité de leur bec ces grosses fleurs roses dont ils mâchent le pédoncule comme nous mâchons celui des trèfles pour en sortir le nectar.

Le soir venant, je me rapproche du centre et passe près d’un endroit où se dressent d’énormes ficus, qui sont au moins aussi hauts que ceux de Cadix. Je m’assieds en face de l’un d’eux. Un périmètre autour de lui est établi pour ne pas le déranger. Il a déjà commencé à retourner des dalles de marbre avec ses racines, prenant ses aises dans ce monde construit autour de lui. Quelques recherches m’indiquent qu’il s’agit d’une variété de ficus originaire d’Australie et que ce spécimen pourrait avoir entre 150 et 200 ans. Il fait pendre ses racines depuis ses plus basses branches, à la recherche du sol pour s’étendre encore. Il faudrait peut-être 10 hommes bien bâtis pour en faire le tour en se donnant la main.
Combien de jours, combien de semaines, combien d’années est-il resté là ? Statique, ne se mouvant que par balancier sous l’effet du vent. De combien de changements a-t-il été témoin, dans la voirie, dans les bâtiments, dans les éclairages qui l’entourent ? Combien d’hommes et de véhicules ont tourné autour de lui ? Combien de modes vestimentaires a-t-il vu naître et mourir ? Combien de secrets ont-ils été partagés entre ses racines ? Combien de guerres, de révolutions, de famines a-t-il connu ? À combien d’incendies a-t-il échappé ? Combien de générations d’oiseaux se sont succéder à l’abri de son feuillage ? Combien d’averses a-t-il subit sans pouvoir s’abriter ? Combien d’apprentis écrivains se sont assis devant lui pour l’admirer, ébahis, émus aux larmes par sa majesté ?
Le soir se fait et les lumières de la ville remplacent celle du soleil. Mais il reste égal à lui-même, enfermant dans le silence de ses ramages le fond de ses pensées. Adieu, ficus de la Plaça d’Alfons el Magnànim. Je voudrais à la faveur de la nuit escalader ses premières branches pour me lover ensuite dans les replis de son écorce centenaire.

La température ne chute que très peu la nuit, la mer toute proche joue son rôle de régulatrice thermique. Et on peut goûter la joie de se promener dans cette ville si douce et particulière sans craindre la fraîcheur de la nuit. Un espagnol rencontré à Grenade s’étonnait que Valence était la ville espagnole préférée de beaucoup de locaux, et que les étrangers qu’ils rencontraient lui disaient également la même chose.
Si l’on met de côté ses rues très larges, lumineuses et bordées d’orangers, ses parcs et sa ceinture verte qui entoure la moitié de la ville, il y une chose qui me marque beaucoup et qui me fait apprécier cette ville plus que d’autres. Ce sont les carrefours ouverts qui cassent la linéarité des rues. Les bâtiments sont comme coupés en biseau, si bien que le carrefour n’est plus un “X” aveugle. C’est un carré dégagé qui laisse de la place pour les commerces ou les terrasses de restaurant notamment, qui ouvre la ville à la lumière et à l’espace, qui crée de la vie.
Sur l’une de ses places se trouve par exemple un très bon restaurant à paella : Masusa paella bar.

Photos
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J’aime la vie sauvage, les hérons, les pommiers en fleurs, mais lorsque j’aurai contemplé toute ma vie, même dans les circonstances les plus favorables, moi avec ma caboche d’Occidental, j’en saurai si peu de plus. C’est que vous en voulez trop, répondront les Japonais, restez donc à votre place et apprenez à regarder par la fenêtre. Mais l’Occidental ne veut pas de place, il veut des trajets, et des cordes sur lesquelles tirer.

Nicolas Bouvier, Le vide et le plein