J12 : Les sirènes du port d’Antibes

La Corse Puis Le Belem
20 septembre 2018

Lieu : Côte d’Azur puis Antibes

Encore une fois réveillé par une ombre dans la nuit qui tire le rideau de ma bannette. « Debout pour la relève ! »

Comme la veille, le ciel nocturne est magnifique. Comme il n’est que minuit, la Lune est encore visible sur son couchant, un peu plus grosse encore que ces derniers jours. Réunis en petit comité sur le gaillard avant, nous discutons dans la clarté d’une nuit américaine que nul film ne saura égaler.
On en apprend sur les origines de chacun. Pour les matelots d’ailleurs, s’il en est qui ont toujours baigné dans le milieu depuis petit, il en est d’autres qui viennent de coins reculés des mers (le Périgord ou Beaumont-lès-Valence [!] par exemple) et à qui rien ne prédestinait un destin maritime.

Quand la Lune se couche, le ciel gagne encore en lumière et en contraste, tandis que des étoiles filantes nous saluent silencieusement. Une étoile plus lumineuse que les autres se lève à l’horizon. Aux jumelles on distingue qu’il s’agit d’un navire venant à nous par tribord. Le point lumineux reste très petit pendant longtemps, puis soudain grandi. Et débaroule alors la silhouette du Wind Surf, massive et élancée avec ses 5 mâts. Ce n’est autre que le sister ship du Club Med 2 que nous avons croisé dans la baie de Calvi il y a 2 jours. Heureux hasard.
Il nous croise à quelques centaines de mètres de distance, portant autour de lui un halo de clarté le privant de la nuit, bien loin de notre sobriété lumineuse qui nous ouvre les cieux.

La seconde partie de la nuit est aussi courte que la première. Car il devient difficile de dormir quand l’heure du petit-déjeuner a sonné dans la batterie, et que tout le monde se chamaille alors le pot de confiture à la groseille. D’autant qu’il faut se lever vite pour accéder à la salle de bain, sans quoi on manque le créneau de la douche. Car une fois l’heure de l’entretien du navire venue, la salle de bain est farouchement défendue par les stagiaires, tout fiers de leur travail et qui ne veulent pas qu’on vienne souiller leur œuvre de sitôt, se posant là en défenseurs de la propreté allant jusqu’à croiser les balais devant la porte pareilles à des hallebardes de gardes royaux.

Hier certains ont eu l’opportunité de monter en haut du grand mât, aujourd’hui c’est le tour des retardataires. Encadrés par 2 matelots, nous montons 3 par 3, harnachés à un stop-chute. Nous empruntons le même hauban que nous avions pris pour accéder à la première vergue, si ce n’est que cette fois-ci nous continuons et montons plus haut encore. Les enfléchures en bois où l’on posait les pieds se transforment bien vite en simple cordage (très usés par endroit), et là où nous pouvions nous croiser plus bas il n’est maintenant que des échelons à peine assez larges pour y poser un seul pied à plat. Arrivé en haut, pour se transférer sur la vergue du cacatois c’est un peu plus compliqué que la première fois. Il faut lâcher d’une main l’échelle pour se lancer confiant vers la vergue.

On est là à plus d’une trentaine de mètres du sol, dans “le terrain de jeu” des gabiers comme ils appellent ça. La vie du bateau est loin, le monde semble nous appartenir tant on peut l’appréhender d’un seul regard. Le point de vue est extrêmement grisant, mais également assez difficile à tenir physiquement. On peut certes s’enrouler sur la vergue pour poser le poids de son corps sur son ventre, mais pour replier la voile il faut être plus ferme sur ses jambes et faire travailler ses cuisses. Le cacatois est l’une des voiles les plus petites, et on arrive à la serrer sans trop de problème avant de redescendre.

En bas, sur le spardeck, il est temps encore de se poser dans le hamac pour profiter des quelques heures de calme qu’il nous reste avant d’approcher du port d’Antibes. On se laisse alors paisiblement bercer au soleil, admirant de bas en haut le grand mât et ses voiles aux couleurs qui sentent le café. C’est un délice pour les oreilles que ce calme, elles peuvent s’étendre au loin pour aller chercher les sons les plus doux. Tels la vague d’étrave ou le souffle des dauphins qui se signalent ainsi avant qu’on ne les voit. Le silence est profond malgré les bruits du bateau car il n’y a point de murs ou de reliefs pour les amplifier ou les retenir. Et à l’inverse, il n’y a rien non plus pour empêcher les bruits lointains de nous parvenir, si bien que l’on peut même entendre les avions qui passent à 30000 pieds au-dessus de nous.

Je ne cesse d’admirer la couleur de ces voiles Je ne cesse d’admirer la couleur de ces voiles

Dans chaque port où il fait escale, le Belem est précédé par sa renommée et accueilli avec tous les honneurs qui sont dû à un bâtiment de son âge. À l’approche de la côte, nous sommes rapidement entourés par une flottille de voiliers de toutes les tailles jusqu’au petit catamaran pour enfant, qui font route avec nous. À l’entrée dans le port, la différence est marquante entre le Belem et les yachts de luxe amarrés de toute part. Les courbes élancées et le siècle technologique qui les séparent ne peuvent rien face au charme indémodable de notre voilier.

Comité d’accueil, la version antiboise Comité d’accueil, la version antiboise

Le Belem s’annonce d’un coup de sirène à l’entrée dans le port, et puis tour à tour chaque yacht à mesure que nous passons devant lui nous répond. Ils sont des dizaines à nous acclamer ainsi, avec toujours ce même salut marin chargé de poids et d’émotion. D’abord de manière isolée, puis de façon de plus en plus rapprochée dans un dialogue qui s’apparente à une métaphore maritime de Rencontre du 3ème type avec ce face à face en musique entre deux époques. Il y a là de quoi nous faire vibrer au fond de nous, dans cet instant solennel de reconnaissance, jusqu’à verser une larme car ce salut est pour nous un adieu au Belem.

Photos et vidéos des autres stagiaires

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