J1 : le départ

Journal De Bord Transatlantique
8 août 2015

Après un parcours dans le labyrinthe des terminaux havrais, me voici embarqué sur le Fort Saint-Louis. J’apprends par le second (qui est une femme d’ailleurs, dit-on la seconde dans ce cas là ?) que nous serons 7 passagers et un chien, et que tout un pont nous est dédié. Le briefing de sécurité s’effectuera à Montoir-de-Bretagne (près de Nantes) lors de notre escale, quand tous les passagers auront embarqué.

Le garçon d’hôtel me conduit à ma cabine et sur le chemin me montre la salle à manger puis la salle commune de « divertissement ». La cabine en question est plutôt spacieuse, avec un grand lit, un bureau, un canapé et plusieurs placards, ainsi que bien sûr une salle de bain. Curieusement pour un navire construit en 2002, la décoration me semble tout droit tirée des années 70. Mobilier en bois, murs beiges en imitation bois, téléphone et lampe de bureau d’époque, rien n’a été oublié dans la reconstitution.
Le seul petit désagrément c’est la clim dans toutes les pièces, qu’on ne peut pas complètement couper, simplement réduire au maximum, ce qui ne n’arrête pas le bruit du souffle d’air qui arrive. Mais j’imagine qu’on s’y habitue. Peut-être sera-t-elle d’ailleurs la bienvenue quand nous nous rapprocherons des latitudes plus chaudes, pour l’instant il fait bien frais naturellement à bord.

Je profite de mon hublot pour observer les docks et les containers à perte de vue. Je suis avidement le chargement et j’essaye d’en démêler tous les secrets. Dans ce nouveau labyrinthe géant, se déplacent sans répit ces engins haut sur pattes qui me donnent l’impression d’insectes dans leur nid.

Les insectes du port
Les insectes du port

Ils déplacent et transportent les containers jusqu’aux énormes grues, qui se chargent ensuite de leur trouver une place dans le casse-tête du cargo déjà bien rempli. Comment les insectes savent-ils précisément dans quelle rangée et dans quelle pile se trouve le container qu’ils doivent rapporter ? Comment sont-ils rangés ensuite sur le cargo ? Par poids ? Par destination ? Par type de contenu ? Par couleur ? Je m’interroge sur le système qui doit gérer tout cela. Étant donné que de l’extérieur il n’y a rien qui ressemble plus à un container qu’un autre container, n’y a-t-il pas parfois des erreurs ? N’ouvre-t-on pas parfois un container en pensant y trouver un lot entier de cravates fabriquées à la main au Pérou pour y trouver à la place une cargaison de licornes en plastique made in China ? Existe-t-il un service de container perdu comme à l’aéroport ?

Les grues jouent à Tétris
Les grues jouent à Tétris

Le déjeuner est l’occasion de rencontrer le couple de voyageurs qui m’accompagne pour l’instant, et qui voyage également pour la première fois à bord d’un cargo. Nous filons sans tarder sur la passerelle pour assister au départ, en début d’après-midi. Quelques minutes à peine après avoir chargé le dernier container, le quai s’éloigne. Nous croisons quelques autres cargos encore amarrés, autrement plus monstrueux que le nôtre (qui fait pourtant déjà 200 mètres de long, enfin 2 terrains de football comme ils disent sur TF1), où sont empilés par dizaine les containers.

Puis c’est au tour du port et du Havre en lui-même de disparaître au loin, et nous sommes « rapidement » hors de vue de la côte, entourés de toutes parts par la Manche. Elle est pareille à une immense piscine qui supporte sereinement notre poids, et paraît d’une tranquillité étonnante.

Le vieil hublot et la mer
Le vieil hublot et la mer

En plein vent sur la passerelle à l’extérieur, il y a de quoi défriser un mouton écossais, et je me rends vite compte que le T-shirt n’est pas l’habit de circonstance. Il faut sortir couvert, et à vrai dire rester couvert à l’intérieur aussi car cela se rafraîchit très vite.

Je suis pris de quelques sentiments de vertige quand je tourne la tête vers le haut, face à cette mise en abyme entre la mer à perte d’horizon, le ciel qui s’y lie et moi, pendu entre les deux à une dizaine de mètres au-dessus des flots.

Nous sommes loin des côtes, mais nous n’avons pas pour autant perdu (pas encore ?) la trace de l’homme. En effet la Manche est une véritable autoroute à navires en tout genre, et il y a toujours dans notre champ de vision plusieurs autres bateaux. Et tous sont bien rangés, sachez que sur la mer on navigue à droite (une bataille de plus gagnée contre les anglais).

La file des bateaux qui remontent la Manche
La file des bateaux qui remontent la Manche

Nous avons un cap plein Ouest, face au soleil qui commence maintenant à se coucher. Il est étrange de voir ces cargos qui nous entourent filer tous dans la même direction, guidés par l’astre solaire qui va s’abimer en mer droit devant nous, et qui nous montre le chemin en déroulant son tapis doré qu’il reflète sur les eaux calmes de la Manche. Cela semble être une course immobile, figée dans l’éternité des éléments.

La course immobile
La course immobile

Bonne nuit
Bonne nuit